Changer les matières sans changer la logique, est-ce vraiment changer l’école?
- Thomas Zoller

- il y a 1 jour
- 6 min de lecture

Par Thomas Zoller
Thomas Zoller est journaliste, photographe et fondateur du Kernel Media Project. Il explore à travers le journalisme, l’image et la pédagogie comment les projets collectifs peuvent devenir des espaces d’apprentissage, de responsabilité et de coopération.
Apprendre à faire ensemble
L'image ci-dessous circule beaucoup sur les réseaux sociaux. Et je comprends pourquoi. Parler en public, cuisiner, gérer un budget, programmer, bricoler, gérer son stress, développer son esprit critique, comprendre le monde de l’entreprise ou apprendre à s’organiser… Difficile d’être contre.

Pourtant, quelque chose me dérange profondément dans cette proposition :
Son apparente modernité On remplace quelques matières traditionnelles par la programmation, la gestion du stress ou le budget personnel.
Mais derrière cette nouvelle liste, on conserve une idée beaucoup plus ancienne : préparer un individu à la vie en lui transmettant le plus grand nombre possible de savoir faire.
Comme s’il fallait fabriquer une sorte de super-individu capable de tout.
À mes yeux, c’est précisément cette idée qu’il faut interroger.
Un nouveau programme pour un ancien modèle ?
Ajouter la programmation à l’école ne suffit pas à rendre l’éducation moderne.
Pas plus qu’ajouter la cuisine, le bricolage ou la gestion d’un budget.
Si demain ces compétences deviennent simplement de nouvelles matières, avec leurs programmes, leurs objectifs, leurs évaluations et leurs « bons » et « mauvais » élèves, nous n’aurons pas fondamentalement changé de modèle. Nous aurons modernisé le décor.
Un enfant pourra être mauvais en programmation comme il est aujourd’hui peut-être mauvais en mathématiques ou histoire.
Mauvais en prise de parole.
Mauvais en cuisine.
Nous aurons ajouté des compétences à mesurer, mais pas nécessairement de nouvelles manières d’apprendre.
Changer la liste sans changer la logique, ce n’est pas réinventer l’école.
C’est repeindre l’ancien modèle.
L'école classique - un système d’exclusion ?
Le terme est volontairement provocateur. C’est mon point de vue.
À mes yeux, une grande partie du système scolaire reste fondée sur une logique de sélection et par conséquence d'exclusion.
On définit à l’avance ce qu’il faut savoir:
On mesure.
On compare.
On classe.
Et progressivement, on sépare ceux qui réussissent de ceux qui échouent selon des critères calculables et convenus.
Le système scolaire ne transmet donc pas seulement des savoirs. Il distribue aussi des places. Il dit très tôt qui est « bon », qui est « moyen », qui est « en difficulté ».
Chez beaucoup d’enfants, cette logique installe une peur profonde : la peur de se tromper, la peur d’échouer, la peur d’être jugé et parfois la peur d’être exclu du groupe.
Le vieux symbole du bonnet d’âne n’est finalement pas si anodin.
Celui qui ne répond pas à ce qui est attendu devient celui qui ne sait pas – celui qui est moins bon – celui qui risque de se retrouver en marge.
Cette peur est particulièrement pénalisante pour les enfants dont les compétences, les intérêts ou les manières de comprendre le monde trouvent peu de place dans ce qui est évalué.
Ils n’apprennent pas seulement qu’ils ont échoué à une tâche, ils peuvent progressivement apprendre qu’ils ne sont pas faits pour réussir. Et c’est là que le mécanisme devient, à mes yeux, profondément problématique:
L’enfant apprend à avoir peur de l’échec avant d’apprendre à avoir envie d’essayer.
Et si l’erreur ne servait plus à exclure ?
Apprendre devrait pourtant aussi vouloir dire essayer.
Se tromper.
Comprendre.
Demander de l’aide.
Changer d’approche.
Recommencer.
Dans un projet collectif, l’erreur peut prendre un tout autre statut. Elle ne sert plus d’abord à déterminer qui est bon ou mauvais. Elle devient une information:
Qu’est-ce qui n’a pas fonctionné ?
Pourquoi ?
Que pouvons-nous modifier ?
Qui, dans le groupe, peut nous aider ?
Que voulons-nous essayer maintenant ?
L’échec n’est plus nécessairement la fin d’une évaluation. Il peut devenir le début de l’itération suivante.
Tout le monde n’a pas besoin de tout savoir faire
C’est ici que l’image pose, à mes yeux, une deuxième question. Pourquoi faudrait-il que chacun sache tout faire ?
Notre société ne fonctionne déjà pas ainsi. Nous construisons avec des personnes qui savent faire des choses que nous ne savons pas faire. Nous apportons nos propres compétences et nous utilisons celles des autres.
L’arrivée de l’intelligence artificielle rend cette réalité encore plus évidente.
Une part croissante des tâches techniques pourra être assistée ou réalisée par des outils. Celui qui ne sait pas programmer pourra demander de l’aide à une IA. Celui qui ne maîtrise pas un tableur pourra être accompagné pour construire un budget. Cela ne rend pas ces savoir-faire inutiles. Mais cela rend peut-être encore plus importante une autre capacité :
savoir ce que l’on peut apporter et savoir reconnaître ce que les autres peuvent apporter.
Trouver sa place pour pouvoir contribuer
Et si, au lieu de demander à chacun de devenir compétent partout, nous créions des situations dans lesquelles chacun peut commencer par ce qui l’intéresse ?
Celui qui aime écrire peut écrire.
Celui qui aime organiser peut organiser.
Celui qui aime les chiffres peut prendre en charge le budget.
Celui qui veut prendre la parole peut représenter le groupe.
Celui qui aime programmer peut construire un outil.
Celui qui souhaite découvrir quelque chose de nouveau doit pouvoir essayer.
Une compétence ou un intérêt personnel cesse alors d’être seulement une qualité individuelle. Il devient une ressource pour le groupe.
Grandir avec une responsabilité
Faire quelque chose n’est pas la même chose qu’avoir la responsabilité de quelque chose.
Lorsque quelqu’un se voit confier un rôle dont le groupe a réellement besoin, sa compétence prend une autre dimension.
Il faut chercher des solutions.
Tenir compte du travail des autres.
Demander de l’aide.
Prendre des décisions.
Assumer leurs conséquences.
Et parfois recommencer.
La confiance ne vient alors pas nécessairement après avoir démontré que l’on sait déjà faire. Elle peut commencer au moment où quelqu’un nous dit :
« Nous comptons sur toi pour ça. » Ainsi, la responsabilité devient elle-même un moteur d’apprentissage.

Une idée qui ne date pas d’hier
La pédagogie de projet s’inscrit dans une histoire ancienne, portée notamment par John Dewey, William H. Kilpatrick ou Célestin Freinet.
Cette logique existe toujours aujourd’hui. En Suisse, SBW Haus des Lernens place par exemple l’autonomie, les intérêts personnels, la responsabilité et la confiance au centre de son approche pédagogique.
Alors, quelles matières ?
Si je devais vraiment répondre à cette image, je ne proposerais probablement pas douze nouvelles matières. Je chercherais plutôt à créer des situations dans lesquelles les jeunes apprennent à :
Construire un projet ensemble.
Partager et confronter leurs idées.
Identifier leurs compétences et celles des autres.
Mettre ces compétences en réseau.
Répartir les rôles et les responsabilités.
Faire confiance et devenir digne de cette confiance.
Décider ensemble.
Apprendre des réussites comme des erreurs.
Transmettre et apprendre des autres.
En résumé : apprendre à faire ensemble.
Et maintenant, regardons à nouveau cette image
Parler en public ?
Bien sûr - mais peut-être pour celui qui en a envie, lorsqu’il faut défendre une idée ou représenter un groupe.
Cuisiner ?
Oui - mais pourquoi pas à plusieurs, pour préparer quelque chose dont les autres ont réellement besoin ?
Gérer un budget ?
Évidemment - Mais pour celui qui souhaite prendre cette responsabilité dans un projet qui doit réellement tenir financièrement.
Programmer ?
Oui - mais pour construire un outil dont le groupe a besoin.
Alors oui, cette image pose une bonne question.
Mais je ne suis pas certain que la réponse soit d’ajouter douze nouvelles matières.
Car si nous changeons les matières sans changer notre manière d’apprendre, nous n’aurons finalement pas changé grand-chose.
Peut-être faut-il commencer ailleurs : moins apprendre à tout faire, et davantage apprendre à faire ensemble.
Et si personne ne souhaite accomplir certaines tâches ?
Demain, nous demanderons peut-être simplement à une IA de nous aider.
Car la compétence la plus importante ne sera peut-être pas de savoir tout faire soi-même.
Elle sera peut-être de savoir ce que l’on veut faire, ce que l’on peut apporter, ce que les autres savent faire et comment réunir tout cela autour d’un objectif commun.
Note personnelle
En 1981, au début de ma formation dans une école d’ébénisterie en Autriche, le directeur nous avait dit :
« Pour les tests, vous avez le droit d’utiliser tout ce que vous voulez. Tout. On ne vous demande pas de tout savoir, mais de poser la bonne question et de trouver la bonne information. »
Cette phrase a été déterminante dans ma construction intellectuelle.
Des années plus tard, lorsque j’ai ouvert ma propre ébénisterie, l’une de mes premières démarches a été de téléphoner à ce directeur pour lui demander où je pouvais acheter ses ouvrages de référence. Il était lui-même l’auteur des ouvrages officiels de formation en ébénisterie utilisés dans toute l’Autriche.
Il m’a envoyé les deux grands volumes en cadeau.
Avec le recul, je mesure la chance que j’ai eue de rencontrer des enseignants capables de faire quelque chose de très simple et de très rare : donner confiance avant d’exiger la preuve.





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